Tout ce qu'on veut c'est votre bonheur.
Pluribus, c’est la nouvelle série Apple TV qui fait du bruit. Plus que Severance, oui oui ! Cette série dont tout le monde parle est apparue du chapeau de Vince Gilligan, créateur de Breaking Bad. Autant dire que les attentes sont élevées. Trop, peut-être. On le présente comme un nouveau chef d’oeuvre de science-fiction. Pas moins s’en faut pour que j’aille vérifier cela. Et ce qui en ressort selon moi, loin d’être un chef d’oeuvre c’est avant tout un questionnement pertinent sur le monde moderne.
Pluribus c’est quoi ? C’est une idée vertigineuse. Elle part de ce principe : et si l’humanité cessait d’être individuelle ? À la suite d’un événement inexpliqué et probablement extra-terrestre, les êtres humains partagent uniformément pensées, souvenirs et connaissances. Le monde bascule alors vers une forme de conscience collective où l’objectif unique devient le bonheur commun. Tous… sauf douze individus.
Parmi eux, Carol Sturka (Rhea Seehorn), auteure à succès de romantasy, l’une des seules à ne pas avoir été contaminée. Toutefois, Pluribus ne raconte pas juste une épidémie, elle parle surtout d’un basculement ontologique : celui d’un monde où l’humain devient pluriel.
Série de science-fiction, certes, mais aussi œuvre profondément narrative, Pluribus s’inscrit dans une tradition cinématographique et littéraire qui interroge les notions d’utopie et de dystopie. Mais avant tout elle questionne le bonheur.
Attention, cet article vous spoile toute la saison 1 /!\

C’est quoi le bonheur ?
Dans ce nouvel ordre mondial, la question du bonheur est au centre de la réflexion. Pourquoi alors nous présenter un personnage principal malheureux et insatisfait ? Zoom d’abord sur Carol, un personnage atypique dans le paysage des protagonistes. Carol est une femme foncièrement pessimiste. Malgré une vie de rêve, tout semble la déranger ou lui apporter de l’agacement. De l’hôtel de glace au Canada dans lequel elle part en vacances avec sa petite amie Helen, à la séance de dédicaces où s’amassent ses fans en pâmoison devant elle. Au premier abord, Carol est une personne qui a tout pour être désagréable, mais ce qui la rend si attachante pour le téléspectateur c’est qu’elle reflète un mal être général en occident. La quête de sens, l’incompréhension face au monde, face aux comportements profondément humains… Et surtout Carol est en quête du bonheur.
Revenons aux bases. Le bonheur pour Emmanuel Kant (1785) dans la Métaphysique des moeurs est un concept indéterminé et surtout individuel. Il varie d’une personne à une autre et relève de l’imagination, s’éloignant de la raison. Pour Kant, le bonheur ne peut pas être défini universellement. Ce qui rend heureux l’un peut rendre malheureux l’autre. C’est ce dont se rapproche Carol dans son idée du bonheur et ce pour quoi elle souhaite se battre. Un bonheur libre et qui lui appartient.
Le bonheur selon Diabaté
Cette idée du bonheur est cependant le contraire de celui-ci représenté à travers le personnage de M. Koumba Diabaté (Samba Schutte). Ce mauritanien se retrouve soudain propulsé dans un monde qui ne veut que son bonheur. Tel un enfant, il est donc couvert de tout l’amour et des jouets dont il a toujours rêvé. On ne peut qu’imaginer que Diabaté a probablement eu une vie difficile et de dure labeur. Loin d’avoir vécu dans l’opulence, voilà désormais qu’il peut se déplacer en jet privé d’un bout de la planète à l’autre et occuper la suite d’Elvis Presley dans l’épisode 6. Il satisfait complètement ses besoins et ses désirs. Toutefois, il ne tombe pas dans la cruauté ou le sadisme. Au contraire, on assiste à un personnage d’une grande gentillesse, plein d’empathie et de douceur.
Le bonheur selon Diabaté se rapproche surtout d’un hédonisme vulgaire que d’un hédonisme épicurien authentique. Avec ses femmes, ses voitures de luxe, ses villas de rêve, Diabaté est sans cesse à la recherche du plaisir sans en rechercher le sens. L’idée est donc de profiter de ce que cette nouvelle vie lui offre sans en chercher la raison et sans but autre que son auto-satisfaction. Épicure prône la modération et non pas l’accumulation de plaisirs luxueux. Or Diabaté multiplie les plaisirs matériels et ne cherche ni sens ni mesure. Il incarne ce que Kant critique, la poursuite de toutes nos inclinations.

Le bonheur selon le nouvel ordre mondial
Quant à l’humanité et sa nouvelle condition, le bonheur se rapproche de la conception d’Aristote. En effet, le bonheur présenté par l’humanité ressemble à celle de la vie intellectuelle, celle des sages défendue par le philosophe grec. C’est en eux-mêmes que les êtres humains, désormais devenus un, trouvent le bonheur. Pas de matérialisme, pas de gloire, juste un idéal, un but atteint. Il n’y a plus de compétition et le bonheur résulte d’une activité tendue vers l’autre. Dans Pluribus, les humains agissent pour aider les autres et les rendre heureux. Et ce, plus particulièrement pour les onze être humains n’ayant pas été touché par l’intelligence collective. Comme chez Aristote, le vrai bonheur réside dans « l’activité conforme à la vertu ».
La nouvelle condition de l’humanité peut se lire à la lumière du télos aristotélicien, c’est-à-dire de la cause finale de l’être humain. En devenant un, les individus semblent avoir atteint une forme d’accomplissement de leur nature. Le bonheur ne se trouve plus dans le matériel ou la gloire individuelle, mais dans les actions de cette nouvelle unité. Cette transformation rappelle la conception aristotélicienne de polis, des humains agissant dans un but final commun. Le bonheur n’existe alors que dans et par le collectif et l’intelligence qu’ils partagent. Cette conception est d’ailleurs idéalisée et persuade Kusimayu (Darinka Arones) de basculer de l’autre côté pour atteindre le bonheur mais au détriment de ses coutumes ancestrales.

Individualité ou communauté ?
Dans Pluribus, l’unification de l’humanité se lit comme une remise en cause radicale de l’individualisme moderne, tel qu’il s’est historiquement construit en Occident. L’émergence de l’individu se fait avant tout à la fin du Moyen Âge après que Dieu n’est plus au centre des préoccupations. L’humain devient la préoccupation centrale de nos réflexions. C’est donc pendant la Renaissance que l’individualisme s’épanouit. Cette période marque le passage progressif d’une société fondée sur le collectif, l’ordre et la hiérarchie, à une société où l’individu défend ses droits et ses valeurs. Pluribus semble imaginer un après de cette histoire : un monde où l’individualisme, après avoir été poussé à son paroxysme, disparaît au profit d’une conscience collective et pour le bien de l’humanité.
Pourtant Carol (Rhea Seehorn) et Manousos (Carlos Manuel Vesga) sont les plus réfractaires à cette idée. Ils semblent partager de mêmes convictions, celles du libre-arbitre et de l’individualité. René Descartes théorisait l’être pensant avec son fameux Cogito ergo sum dans son Discours de la méthode (1637). Pour lui la conscience individuelle nous rend souverain. Or, dans Pluribus, c’est un nous, le collectif qui prime et ressent de façon unifiée. Il n’y a plus de « je » autonome.
Quand je devient nous : une utopie ?
Pourquoi penser collectivement serait plus intéressant selon les Autres dans la série ? Le problème de la souveraineté individuelle serait la solitude, les guerres ou encore les souffrances. Les Autres n’ont plus affaire aux émotions extrêmes et dévastatrices ou au besoin de domination. Seuls les onze individus non contaminés sont capables d’entrer dans des ressentis qui pourraient paraître excessifs. D’ailleurs Carol est l’incarnation de la colère. Facilement agacée et irritable, Carol a des émotions explosives et qui ont des conséquences dramatiques sur l’humanité. Face à celles-ci, elle est donc contrainte de se réfréner dans ses ressentis dits négatifs. Elle met en avant l’idée selon laquelle « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ». Mais que faire quand ce sont nos émotions qui sont emprisonnées ? Effacement de soi, de sa liberté de penser et d’expression… Carol et Manousos semblent faire partie des derniers êtres humains à se battre pour leur individualité et ce quelqu’en soit le prix.
Car malgré tout, l’absence d’individualisme dans la série nous montre clairement les bienfaits de ce nouvel agencement. Fin des guerres, altruisme et absence de souffrances sont les maîtres mots de cette société utopique. Elle nous propose une alternative aux dérives actuelles entre capitalisme, égoïsme, superficialité et destruction de la planète et du vivant… Entre autres.
Et le cannibalisme dans tout ça ?
L’argument du « cannibalisme » ou plutôt du recyclage de la nourriture par le biais des humains décédés, tend à renverser cette utopie. Pourtant personne n’est tué, blessé ou torturé, c’est juste de la récupération de cadavres. On parle donc avant tout de cannibalisme nécrophage et non pas de cannibalisme actif. Certaines espèces comme les fourmis ou encore les termites dans un but de survie peuvent consommer les cadavres de leur propre espèce. C’est bien dans cette optique que l’humanité récupère donc les nutriments sur leurs propres congénères décédés. Et comme le souligne les Autres, ce n’est pas par plaisir mais dans un but de préserver les ressources de la planète et de ne jamais faire de mal aux créatures vivantes, même les plantes. Loin d’être une dystopie quand on comprend que c’est dans un but de protection. Mais alors où s’arrête l’utopie ?

Pluribus, utopie ou dystopie ?
La dystopie commence d’abord par l’absence d’individualité comme je l’ai présenté au début de cette partie. Ne faire qu’un, nous oblige à penser uniformément et sans prendre en compte les besoins de chacun. Mais les contaminés n’en sont absolument pas contrariés car le bonheur c’est les autres. Pour Carol et Manousos, cette conception du bonheur est beaucoup plus difficile à entendre. Ils ont vu leurs proches disparaître au profit du collectif. Ainsi, comment Manousos peut-il considérer sa mère comme telle, si elle est aussi le voisin ? Comment Carol peut-elle aimer sa petite amie disparue à travers le corps des autres ? Le collectif prétend abolir la souffrance en supprimant le manque. Pourtant, il supprime aussi le désir, l’amour singulier et la mémoire. Sans souffrances, peut-il encore y avoir de l’humanité ?
Plus encore, le choix du personnage de Kusimayu, issue d’une communauté au Pérou, nous donne à voir les sacrifices d’une telle uniformité. La jeune femme décide de rejoindre les Autres. Lors de son « transfert », Kusimayu délaisse alors ce qui restait de la culture péruvienne pour rejoindre le collectif et se fondre dans la masse. Avec cette nouvelle façon de construire le monde, les cultures, les traditions, les patrimoines immatériels disparaissent définitivement. Seuls les onze restent les détenteurs précieux de ces trésors. Quid des danses traditionnelles péruviennes ? Quid de la gastronomie et des plats typiques du monde entier ? Dans cette nouvelle unité, se perdent des pratiques et toutes les différentes visions du monde. Alors ok, il n’y a plus de conquête, plus de colonisation, mais ce nouvel ordre conquiert des identités et des héritages culturels riches. C’est donc là un idéal universel qui est le prix à payer pour l’unité et la paix. Comme si la singularité empêchait l’humanité de devenir meilleure.
Mais alors, l’humain peut-il survivre sans individualité ? Faut-il supprimer la singularité au profit d’une paix éternelle ? N’est-ce pas là finalement, la mort de l’humanité ?


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